• L'éveil, chapitre 1

    1. Une journée particulière

     

    — Il a été ouvert ! Il a été ouvert !

    — Qu’est ce qui a été ouvert ?

    Ça s’était passé comme dans un film. Une vieille dame descendait en courant la rue de Feltre, et hurlait cette phrase en boucle. Ses longs cheveux blancs s’éparpillaient autour de son visage et ses yeux étaient exorbités, on aurait dit le docteur Emmett Brown. Prudence tenait son grand carton à dessins sous le bras et peinait à marcher sans se le prendre dans le flanc. Elle était dégoûtée d’avoir fait un long détour afin de se rendre chez H&M acheter un jeans, pour au final ne pas en trouver. Mais voilà que cette vieille femme venait troubler la tranquillité du centre ville en hurlant à qui voulait l’entendre que ce quelque chose avait été ouvert. La plupart des gens qui se trouvaient là la regardaient d’un air amusé, comme si derrière leurs têtes maquillées et impeccablement coiffées, ils se disaient : « En voilà une qui pense qu’on est le jour d’Halloween ». Prudence, elle, s’était arrêtée au milieu du trottoir. Elle avait vu un homme, très grand, saisir le bras de la femme et lui poser cette question évidente, celle que tout le monde se posait derrière ces mêmes têtes coiffées et maquillées. Et la femme le dévisageait en tremblant. Elle semblait réellement terrorisée.

    — Le tombeau… murmura-t-elle d’un ton énigmatique.

    L’homme ne répondit pas, du moins pas de ce que Prudence put entendre. Il se pencha à l’oreille de la vieille femme, puis s’éloigna d’un pas raide, ses cheveux noirs lui tombant dans les yeux. La femme reprit sa course, mais sans crier. Elle ne semblait plus vouloir répandre la nouvelle mais plutôt s’enfuir d’ici.

    Les promeneurs reprirent leur marche en souriant toujours; Prudence fit de même. L’amusement avait fini par la gagner. Il y a des gens qui créent des codes que seuls quelques érudits peuvent comprendre. Le sosie d’Emmett Brown et cet homme aux allures de Severus Rogue faisaient sûrement partie de ces gens-là. Prudence aimait les choses qu’elle ne comprenait pas. Parce qu’elle avait la possibilité de résoudre leurs énigmes. Et elle aimait les choses qui troublaient le quotidien, parce que le quotidien lui apparaissait si monotone. Son carton toujours sous le bras, elle descendit la rue de Feltre, puis longea le tram sans monter dedans. Malgré l’encombrement de son grand carton, elle aimait marcher le long de la Loire et regarder les bateaux passer, à la recherche d’un modèle, peut-être, ou d’une rencontre.

    Arrivée à Saint Mihiel, elle ne put résister à la tentation de croquer cette jolie péniche jaune vif, et s’assit sur les dalles en pierre dont l’irrégularité permettait à quelques touffes d’herbe de s’épanouir. Elle sortit une feuille du carton, un crayon de la grande poche de sa parka, et esquissa les contours de la péniche. Son crayon se baladait presque avec autonomie sur le papier. Il répondait à sa moindre demande, au moindre geste, il ne faisait qu’un avec son cerveau, comme s ‘ils avaient fusionnés à travers son bras.

    Elle resta là, bercée par l’eau, pendant de longues minutes. Lorsqu’elle eut fini son esquisse, elle ajouta quelques annotations afin d’appliquer la couleur une fois rentrée chez elle. « Bleu gris » pour l’eau, « jaune vif » pour la péniche, « gris - beige » pour le sol. Elle fouilla ses poches à la recherche d’une gomme — pour effacer les quelques imperfections qu’elle était la seule à remarquer — et en fit tomber une petite pierre. Elle la récupéra précautionneusement et l’observa. Cette petite pierre avait semblé l’attendre dans une rue non loin de l’école des Beaux-Arts. Dans un coin, entre deux maisons, elle avait brillé de son éclat bleu et Prudence n’avait pas pu résister à la tentation de la ramasser. Elle faisait la taille de son pouce, et brillait presque autant qu’une luciole. Du bout des doigts, Prudence caressait les arabesques grises et noires qui formaient de l’écume sur toute sa surface.

    — Bonjour.


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